Arrivé à Toulouse, Georges cherche une chambre. Tous les hôtels sont complets. Harassé, il se retrouve devant un modeste établissement, il entre. Le directeur le dévisage longuement...

- Dites-moi mon petit, je crois bien vous connaître. Vous n'étiez pas au Casino de Paris avec Mistinguett ?

- Mais oui, pourquoi ?

- Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis O'Dett, l'ami de la Miss. Vous avez chanté chez moi après le spectacle, Place Pigalle.

- Ah oui, bien sûr, mais...

- Si vous ne me reconnaissez pas, c'est à cause de la perruque (...)

Vous recherchez une chambre, je parie ?

- Bien sûr et ce n'est pas facile.

- Ecoutez, vous m'êtes très sympathique et les amis de la Miss sont mes amis. Je vais téléphoner à une copine (...) Allo Lizette (...)

Georges se rend donc chez Lizette : l'Hôtel Victor Hugo.

"Madame" Lizette, une femme entre deux âges, aux formes opulentes, au maquillage agressif, au décolleté plongeant l'accueille en disant :

"Ecoutez mon petit, j'ai une chambre là-haut, au sixième étage. Il y a un poste d'eau dans le couloir et les W.C. à l'étage du dessous (...). Bien sûr, tous les soirs, je vous demanderai de venir chanter au bar... ".

Sur ces paroles, elle écarte un rideau crasseux. Là, dans une atmosphère enfumée, autour de quelques tables, trinquaient des officiers, des pilotes, des légionnaires, une fille sur les genoux ou dans les bras. L'établissement de Madame Lizette était un bordel !

Dans sa "chambre", le lit de fer brinquebale dangereusement, le matelas perd son crin, les couvertures sont raides de crasse (...) tout cela le laisse indifférent, épuisé, il s'écroule sur le lit et s'endort.

Le lendemain, après s'être rasé avec les moyens du bord, Georges marche au hasard dans la ville. Devant le Consulat de Grèce, il s'arrête "La voilà, la solution !". Malheureusement, le consulat est vide.

Il déjeune dans un petit restaurant. Là, il constate que le serveur a trop de travail. Avec les réfugiés, la population de Toulouse a plus que doublé et le garçon se retrouve seul pour servir les clients.

Son déjeuné avalé, Georges fait le tour des restaurants et s'arrête devant "Chez Bellossi". Il entre et demande à voir le patron.

- Où as-tu travaillé avant ? demande l'homme, un corse.

- Au Grand-Hôtel de Saint-Jean-de-Luz...

- Très bien, tu commences ce soir... en smoking, cravate noire, chemise blanche. Tu t'occuperas du troisième étage. D'accord, c'est un peu haut, mais tu es jeune... et rapide, j'espère, parce-que tu ne dispose  que de 43 couverts et il te faudra assurer une bonne centaine de repas par service (...) Je t'attends à 18 heures (...) Je ne te paye pas mais avec les pourboires, si tu es aimable et efficace, tu peux te faire pas mal d'argent.

Georges le remercie et se précipite aux Magasins du Capitole pour y acheter sa tenue.

Après une première soirée passée à un rythme infernal. Georges est épuisé. Il compte sa "recette", cent quatre francs, à raison de deux repas par jour, il peut espérer plus de deux cents francs. Une vraie fortune pour un exilé. Il oublie sa fatigue et rentre à l'Hôtel Victor Hugo où il doit chanter pour les "clients" de ces dames.

Il chante si bien que le silence s'installe dans la salle.

Son répertoire se compose de Sérénade portugaise, de Charles Trenet, Vieni vieni, le succès de Tino Rossi et l'éternel Plaisir d'amour.

Trois semaines plus tard, Georges rentre à l'hôtel quand il entend le son d'un accordéon en passant devant un ancien dancing, transformé en dortoir. Celui qui joue est un virtuose, intrigué, Georges pousse la porte. Il croit à une vision. Le gros, l'énorme Fredo Gardoni, assis sur un minuscule tabouret, éclairé par la lueur vacillante de bougies, joue une mélodie langoureuse devant un public de réfugiés.

Son récital achevé, Gardoni se dirige vers Georges, la main tendue "Tu ne chantais pas au Casino de Paris, dans la revue de Mistinguett ?". 

Vous avez bonne mémoire, répond Georges (...)

Le lendemain, Gardoni se rend au restaurant où Georges travaille. "Grouille-toi de finir ton service, je t'attends dehors...".

Intrigué, Georges termine son service et rejoint l'accordéoniste.

- Ecoute, petit. La situation actuelle ne va pas durer (...) Laisse tomber ta limonade et viens avec moi. A nous deux, on peut monter un numéro de classe.. Avec ta voix et mon instrument, c'est gagné d'avance. (...) Rendez-vous au dancing demain à 14 heures".

Sur ces mots, il sort une liasse de billets qu'il fourre dans la poche de Georges et s'en va.

Eberlué, Georges reste figé. En courant, il rentre à l'hôtel, monte dans sa chambre, compte les billets. Dix milles francs en billets de cinquante francs, une fortune, qu'il dissimule dans toutes ses poches, car il doit encore chanter. Ce soir-là, il est tellement heureux, qu'au lieu de chanter ses trois chansons, il en chante huit ou dix.

Le lendemain, après avoir signalé à Bellossi qu'il partait, Georges retrouve Gardoni.

"Nous nous mettons directement au travail Fredo et moi.

Nous répétons toute la journée. Deux mois plus tard, notre numéro est parfaitement au point et nous passons de longues heures à établir notre itinéraire".

"Nous commencerons par les petites villes, me déclare Fredo. Nous trouverons toujours un bistro pour nous accueillir (...) Nous le présenterons partout, même dans les petits trous de campagne avant d'attaquer les villes plus importantes et les directeurs des salles de spectacle".

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